Article de Maggy RAYET
paru dans la rubrique "Et les ados aussi"
de la revue Lectures n°147

cité intégralement sur le site de Jean-Paul Nozière, avec l'aimable autorisation de l'auteure.

 

JEAN-PAUL NOZIERE : des mots pour le dire

LE PRIX BERNARD VERSELE A ÉTÉ PERTURBÉ CETTE ANNÉE PAR UNE CONTROVERSE LIÉE AU ROMAN AUTOBIOGRAPHIQUE DE JEAN-PAUL NOZIÈRE, TU SERAS LA RISÉE DU MONDE.
TROIS MOIS ONT PASSÉ DEPUIS LA PROCLAMATION DES RÉSULTATS.
UN DÉLAI PROPICE À L'APAISEMENT ET À LA RÉFLEXION.
QUELQUES PIÈCES DU DOSSIER SONT RASSEMBLÉES CI-DESSOUS. ELLES POSENT DES QUESTIONS DE FOND : LA SAGA DES TABOUS QUI IMPRÈGNENT LA LITTÉRATURE DE JEUNESSE SERAIT-ELLE UNE HISTOIRE SANS FIN ?

Proposer à des auteurs d'évoquer leur enfance ou leur adolescence, tel est le concept de la collection « Confessions » des Éditions De La Martinière Jeunesse. Lors de son lancement en 2004, cette rubrique lui avait été consacrée, mettant l'accent sur de belles réussites, comme la contribution de Jean-Paul Nozière, Tu  seras la risée du monde (lectures n°135).
Sur son site, l'auteur explique combien le désir de dire son enfance et son adolescence l'a toujours "poursuivi". Qu'il s'en est approché de roman en roman. Et qu'avec Un été 58 et Retour à Ithaque,  il a déjà "franchi la frontière". Lorsqu'il est contacté pour « Confessions », son projet de rédiger ses souvenirs est bien ancré. Il pose ses exigences:
"J'ai refusé de dire à l'éditrice ce que j'écrirais"(...) ». J'ai exigé qu'on ne touche pas une virgule à ce texte"(...). "Si on me publiait, ce serait mon histoire, au mot près. Personne ne toucherait à mon enfance". L’éditrice, Béatrice Decroix, lui fait confiance et publie Tu seras la risée du monde.

UNE ENFANCE DANS LES ANNÉES CINQUANTE

Les critiques sont élogieuses. "Magnifique témoignage d'un excellent écrivain sur une enfance douce-amère" écrit Le Monde de l'éducation. "Ce qui m'a beaucoup touché, c'est la sincérité de l'écriture" déclare Nous voulons lire. "En plus d'être bien écrit, c'est un témoignage poignant et courageux" lit-on dans Je bouquine. Quant à La Revue des livres pour enfants, elle évoque "un ton qui sonne juste, un récit qui parle du passé sans nostalgie, une vraie réussite".
Fin 2004, Tu seras la risée du monde est repris dans Livres au trésor, la sélection annuelle publiée par le Centre de documentation en Seine Saint-Denis sur le livre de jeunesse (1).
En voici in extenso le texte de présentation. "Camille raconte son enfance dans les années cinquante, aux côtés de son frère aîné et de ses parents, instituteurs du village. Ce garçon intelligent, dont les parents exigent trop, est un "pisse-au-lit". Ce lourd secret qu'il dissimule est vécu par toute la famille comme une honte et même un drame puisqu'il rend impossible son entrée comme interne au collège. Camille, dit Fanfan, vit comme un fardeau cette obligation d'excellence et aspire à une enfance normale, rythmée par les jeux et la découverte des "choses de la vie". Sa naïveté et son ignorance dans ce domaine sont accentuées par la sévérité, la raideur et l'éducation pudibonde donnée par ses parents : jamais ils n'abordent un sujet lié au sexe, ou même au corps, alors que dans le village les enfants de paysans en savent déjà long sur "Dame nature" ! Le récit plonge le lecteur dans une époque révolue, où les instituteurs, forcément catalogués comme communistes, ne pouvaient que s'opposer au curé et au monde rural catholique. Les anecdotes douces-amères, tour à tour cocasses ou dramatiques, cernent la souffrance de l'enfant dont les rapports avec les autres, et plus particulièrement avec ses parents, incapables de tendresse, sont paralysés par la pudeur. Cette confession en est d'autant plus touchante."
En 2005, Tu seras la risée du monde fait partie des titres proposés pour le Prix Bernard Versele de la Ligue des familles. Un Prix décerné par des enfants de 3 à 14 ans - ils sont plus de soixante mille - à partir d'une sélection établie par des adultes. Pour figurer sur ses listes, un livre doit traverser plusieurs niveaux d'examens et de votes. La recherche de ''coups de cœur" est menée tout au long de l'année par un groupe de professionnels du livre jeunesse. La centaine de titres retenus sont transmis aux différents comités régionaux de la Ligue des familles. Deux journées de discussion/formation réunissent ensuite une septantaine de délégués de ces comités. Elles sont présidées et animées par des personnalités reconnues. Étaient invitées cette année, Sophie Van der Linden, directrice de l'Institut Charles Perrault et Françoise Ballanger, rédactrice en chef de La Revue des livres pour enfants. Vient enfin une journée de vote d'où émerge une liste de trente titres, répartis en cinq "Chouettes" selon les niveaux de lecture et proposés à la rentrée de septembre dans les classes, les bibliothèques, les librairies et les familles.
À l'automne 2005, quelques semaines après le lancement du Prix, la Ligue des familles reçoit un certain nombre de lettres et de courriels stigmatisant le roman de Jean-Paul Nozière. L'essentiel de la critique porte sur le "langage" du jeune narrateur. Les termes utilisés sont virulents "littérature douteuse", "affligeant et écœurant ", "langage vulgaire et pervers équivalant à l'apologie de la débauche". Certains messages annoncent une censure des listes : "Sachez que mes élèves ne le liront pas", "ce livre dont je fais la non-publicité dans d'autres écoles". Certains sont menaçants: "Nous souhaiterions que blâme soit adressé à l'auteur et à ceux qui ont choisi ce livre en toute irresponsabilité". Des pétitions circulent dans des associations de parents, des consignes sont échangées entre directions d'écoles. Une lettre est même adressée à la ministre-présidente de la Communauté française, en charge de l'Enseignement!
Le mouvement reste minoritaire mais il semble représentatif d'une tendance.

 

UN RÉCIT OSÉ MAIS PAS RACOLEUR

Dans le même temps, Tu seras la risée du monde est confié pour avis à diverses personnalités du monde de l'enseignement. Jean-Louis Dumortier, professeur à l'Université de Liège (Service de didactique des Langues et Littératures françaises et romanes), rédige une note de lecture mesurée et substantielle. En voici deux extraits : « Je ne pense pas qu'il y ait à s'offusquer de la manière dont s'exprime le narrateur. Ni des questions d'ordre sexuel qui le tracassent. Avisons-nous de ceci : c'est un gamin qui raconte. Il eût par conséquent été incongru de lui faire tenir, pour des raisons de bienséance verbale, un discours qui ne soit pas de son âge. Tout aussi incongru de lui inventer, pour complaire aux parents qui jugent bon de laisser sous le boisseau les questions sexuelles, des préoccupations où la sexualité n'intervient pas du tout ».(...) » Bien entendu, donner à lire ce récit, osé mais sûrement pas racoleur, sans engager, après, un dialogue avec les élèves, n'est pas recommandable. Plus une œuvre aborde des questions qui tracassent vraiment les jeunes, plus il convient de prolonger la lecture par des échanges où sont mises en débat les opinions des uns et des autres. À commencer, ici même, par les opinions sur les thèmes qu'on peut aborder dans un récit destiné à la jeunesse et sur la manière de parler - la manière de parler réaliste - des personnages. Beaucoup de préjugés sont à combattre en ces matières. Avec tact. Avec le souci de ne blesser personne de faire réfléchir tout le monde. Avec l'intention de faire découvrir aux élèves des caractéristiques essentielles du récit littéraire : il met en question, il donne à voir, à comparer, à penser les certitudes idéologiques (les "vérités" des uns et des autres) et les normes d'usage de la langue (les "bonnes manières" de s'exprimer des uns et des autres) ». La note se conclut ainsi : « Ce livre est à réserver aux lecteurs qui, comme le narrateur-héros lui-même, font le pas difficile entre enfance et adolescence. Même si les sociologues attestent une tendance générale à faire ce pas de plus en plus tôt, mieux vaut, à mon avis, donner a lire Tu seras la risée du monde aux élèves de dernière année primaire et du premier cycle du secondaire ».
Le contenu de la note de Jean-Louis Dumortier peut être rapproché de celui du Dialogue avec Nadège, présenté en 2004 par Marie-Aude Murail au Colloque de Cerisy La Salle (1). En réponse à une jeune interlocutrice qui l'interroge sur les tabous en littérature de jeunesse, l'auteure renouvelle avec le brio et la clarté qu'on lui connaît la réflexion sur la censure et la responsabilité de l'écrivain pour la jeunesse. Elle y raconte ses diverses « rencontres avec la censure ». Elle évoque les pressions subies par les éditeurs de la part des lecteurs adultes, de celles exercées par les éditeurs sur les auteurs. J'ai si souvent répondu à la question de jeunes : « Pourquoi vous mettez des gros mots dans vos livres ?» qu'il m'arrive de croire que la question est réglée. Mais non. J'aime lire vient de recevoir une dizaine de lettres de parents indignés par L'espionne déclone où le gros mot n'est pourtant qu'un jeu sur les mots. Il y a une pression discrète de la part des éditeurs pour normaliser notre langage. Mon frère a parfois en marge de ses manuscrits, quand un de ses personnages s'écrie : « Merde ! », la simple interrogation de la correctrice : « Est-ce bien nécessaire ?»(...) Vous allez peut-être vous demander pourquoi je résiste. Mais parce que mes personnages veulent rester crédibles ».
Les personnages des romans de Marie-Aude Murail sont crédibles. Comme est crédible le Camille de Jean-Paul Nozière !
Ce dernier a été mis au courant de l'agitation provoquée par son roman : «Que dire ? Je ne ressens aucune indignation en lisant ces lettres mais seulement une grande tristesse. Je ne pourrais effectivement, comme je le pressentais, opposer aucun argument aux personnes qui disent que l’écriture est vulgaire : si les lecteurs ne ressentent pas en quoi l'écriture EST le livre, EST Camille, s'ils ne voient pas au contraire à quel point je suis loin de toute vulgarité... alors, je ne peux que me taire et éprouver cette tristesse. Finalement, je vous ai demandé l'envoi de ces textes, et je crois maintenant qu'il aurait mieux valu que je ne les lise pas. Ils me laissent si désemparé devant un tel mur parce que je redoute tellement qu’il soit infranchissable. Je crois tellement en la littérature, je crois tellement qu'elle libère, je crois tellement qu'elle est porteuse d'enthousiasme pour la vie... et bing, je me cogne à cent à l'heure à cette paroi de verre blindé de l'incompréhension ».

UNE RENCONTRE AVEC L'AUTEUR

Jean-Baptiste Coursaud est non seulement spécialiste en littérature scandinave. Il est aussi un intervieweur attentif. II vient de donner l'occasion à six romanciers de s'exprimer sur leur travail (2). Parmi ceux-ci, Jean-Paul Nozière ! L'entretien se termine par ces mots : « Je me dis que le temps d'écriture qui me reste, je n'ai plus envie de le passer à abdiquer. On m'a tellement répété qu'il ne fallait pas que je parle de tel sujet aux enfants sous prétexte que ça pourrait les choquer, les braquer, ne pas les intéresser. J'ai trop accepté ça. J'ai trop perdu de temps à fuir ce genre de choses. C'est terminé, je ne le veux plus ».
Il serait dommage d'enfermer le travail de Jean-Paul Nozière dans une atmosphère de mauvais procès. II y a mieux à faire. Par exemple relire sans a priori Tu seras la risée du monde. Et sa suite, Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi ? Reprendre ses deux autres romans autobiographiques, Un été 58 et Retour à Ithaque. Constater la force de ses personnages féminins dans Un jour avec Lola, Bye-Bye Betty, La vie comme Elva...
Découvrir son regard sur la colonisation, sur l'immigration, sur le racisme dans Le Ville de Marseille, Un été algérien, Maboul à zéro... Ou encore proposer aux plus âgés des adolescents, à ces jeunes adultes si "choyés" par les éditeurs, Les enquêtes de Slimane ou le dernier en date de ses polars, Le silence des morts.

 

(1) Littérature de jeunesse, incertaines frontières, Colloque de Cerisy, textes réunis et présentés par Isabelle Nières-Chevrel, Gallimard jeunesse, 2005.  

(2) Entretiens de Jean-Baptiste Coursaud avec Jeanne Benameur, Shâine Cassim, Arnaud Cathrine, Cédric Erard, Jean-Paul Nozière, Marie-Sabine Roger, Éditions Thierry Magnier, coll. Essais, 2005.  

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