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Proposer à des auteurs d'évoquer leur enfance ou leur adolescence, tel
est le concept de la collection « Confessions » des Éditions De La Martinière
Jeunesse. Lors de son lancement en 2004, cette rubrique lui avait été consacrée,
mettant l'accent sur de belles réussites, comme la contribution de Jean-Paul
Nozière, Tu seras la risée du
monde (lectures n°135). Sur son site, l'auteur explique combien le désir de dire son enfance
et son adolescence l'a toujours "poursuivi". Qu'il s'en est approché
de roman en roman. Et qu'avec Un été 58 et Retour à Ithaque,
il a déjà "franchi la frontière". Lorsqu'il est contacté pour « Confessions »,
son projet de rédiger ses souvenirs est bien ancré. Il pose ses exigences: "J'ai refusé de dire à l'éditrice ce que j'écrirais"(...)
». J'ai exigé qu'on ne touche pas une virgule à ce texte"(...).
"Si on me publiait, ce serait mon histoire, au mot près. Personne ne
toucherait à mon enfance". L’éditrice, Béatrice Decroix, lui fait
confiance et publie Tu seras la risée du monde.
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UNE ENFANCE DANS LES ANNÉES CINQUANTE
Les critiques sont élogieuses. "Magnifique témoignage d'un
excellent écrivain sur une enfance douce-amère" écrit Le
Monde de l'éducation. "Ce qui m'a beaucoup touché, c'est
la sincérité de l'écriture" déclare Nous
voulons lire. "En plus d'être bien écrit, c'est un témoignage
poignant et courageux" lit-on dans Je
bouquine. Quant à La Revue
des livres pour enfants, elle évoque "un ton qui sonne
juste, un récit qui parle du passé sans nostalgie, une vraie réussite". Fin
2004, Tu seras la risée du monde
est repris dans Livres au trésor,
la sélection annuelle publiée par le Centre de documentation en Seine
Saint-Denis sur le livre de jeunesse (1). En voici in extenso le
texte de présentation. "Camille raconte son enfance dans les années
cinquante, aux côtés de son frère aîné et de ses parents,
instituteurs du village. Ce garçon intelligent, dont les parents exigent
trop, est un "pisse-au-lit". Ce lourd secret qu'il dissimule est
vécu par toute la famille comme une honte et même un drame puisqu'il
rend impossible son entrée comme interne au collège. Camille, dit Fanfan,
vit comme un fardeau cette obligation d'excellence et aspire à une
enfance normale, rythmée par les jeux et la découverte des "choses
de la vie". Sa naïveté et son ignorance dans ce domaine sont
accentuées par la sévérité, la raideur et l'éducation pudibonde donnée
par ses parents : jamais ils n'abordent un sujet lié au sexe, ou même au
corps, alors que dans le village les enfants de paysans en savent déjà
long sur "Dame nature" ! Le récit plonge le lecteur dans une époque
révolue, où les instituteurs, forcément catalogués comme communistes,
ne pouvaient que s'opposer au curé et au monde rural catholique. Les
anecdotes douces-amères, tour à tour cocasses ou dramatiques, cernent la
souffrance de l'enfant dont les rapports avec les autres, et plus
particulièrement avec ses parents, incapables de tendresse, sont paralysés
par la pudeur. Cette confession en est d'autant plus touchante." En 2005, Tu seras la risée du monde
fait partie des titres proposés pour le Prix Bernard Versele de la Ligue
des familles. Un Prix décerné par des enfants de 3 à 14 ans - ils sont
plus de soixante mille - à partir d'une sélection établie par des
adultes. Pour figurer sur ses listes, un livre doit traverser plusieurs
niveaux d'examens et de votes. La recherche de ''coups de cœur" est
menée tout au long de l'année par un groupe de professionnels du livre
jeunesse. La centaine de titres retenus sont transmis aux différents
comités régionaux de la Ligue des familles. Deux journées de
discussion/formation réunissent ensuite une septantaine de délégués de
ces comités. Elles sont présidées et animées par des personnalités
reconnues. Étaient invitées cette année, Sophie Van der Linden,
directrice de l'Institut Charles Perrault et Françoise Ballanger, rédactrice
en chef de La Revue des livres pour
enfants. Vient enfin une journée de vote d'où émerge une
liste de trente titres, répartis en cinq "Chouettes" selon les
niveaux de lecture et proposés à la rentrée de septembre dans les
classes, les bibliothèques, les librairies et les familles. À l'automne 2005, quelques semaines après le lancement du Prix, la
Ligue des familles reçoit un certain nombre de lettres et de courriels
stigmatisant le roman de Jean-Paul Nozière. L'essentiel de la critique
porte sur le "langage" du jeune narrateur. Les termes utilisés
sont virulents "littérature douteuse", "affligeant et écœurant
", "langage vulgaire et pervers équivalant à l'apologie de la
débauche". Certains messages annoncent une censure des listes :
"Sachez que mes élèves ne le liront pas", "ce livre dont
je fais la non-publicité dans d'autres écoles". Certains sont menaçants:
"Nous souhaiterions que blâme soit adressé à l'auteur et à ceux
qui ont choisi ce livre en toute irresponsabilité". Des pétitions
circulent dans des associations de parents, des consignes sont échangées
entre directions d'écoles. Une lettre est même adressée à la
ministre-présidente de la Communauté française, en charge de
l'Enseignement! Le mouvement reste minoritaire mais il semble représentatif d'une
tendance.
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UN RÉCIT OSÉ MAIS PAS RACOLEUR
Dans le même temps, Tu seras la risée
du monde est confié pour avis à diverses personnalités du
monde de l'enseignement. Jean-Louis Dumortier, professeur à l'Université
de Liège (Service de didactique des Langues et Littératures françaises
et romanes), rédige une note de lecture mesurée et substantielle. En
voici deux extraits : « Je ne pense pas qu'il y ait à s'offusquer de la
manière dont s'exprime le narrateur. Ni des questions d'ordre sexuel qui
le tracassent. Avisons-nous de ceci : c'est un gamin qui raconte. Il eût
par conséquent été incongru de lui faire tenir, pour des raisons de
bienséance verbale, un discours qui ne soit pas de son âge. Tout aussi
incongru de lui inventer, pour complaire aux parents qui jugent bon de
laisser sous le boisseau les questions sexuelles, des préoccupations où
la sexualité n'intervient pas du tout ».(...) » Bien entendu, donner à
lire ce récit, osé mais sûrement pas racoleur, sans engager, après, un
dialogue avec les élèves, n'est pas recommandable. Plus une œuvre
aborde des questions qui tracassent vraiment les jeunes, plus il convient
de prolonger la lecture par des échanges où sont mises en débat les
opinions des uns et des autres. À commencer, ici même, par les opinions
sur les thèmes qu'on peut aborder dans un récit destiné à la jeunesse
et sur la manière de parler - la manière de parler réaliste - des
personnages. Beaucoup de préjugés sont à combattre en ces matières.
Avec tact. Avec le souci de ne blesser personne de faire réfléchir tout
le monde. Avec l'intention de faire découvrir aux élèves des caractéristiques
essentielles du récit littéraire : il met en question, il donne à voir,
à comparer, à penser les certitudes idéologiques (les "vérités"
des uns et des autres) et les normes d'usage de la langue (les
"bonnes manières" de s'exprimer des uns et des autres) ». La
note se conclut ainsi : « Ce livre est à réserver aux lecteurs qui,
comme le narrateur-héros lui-même, font le pas difficile entre enfance
et adolescence. Même si les sociologues attestent une tendance générale
à faire ce pas de plus en plus tôt, mieux vaut, à mon avis, donner a
lire Tu seras la risée du monde aux élèves de dernière année
primaire et du premier cycle du secondaire ». Le contenu de la note de Jean-Louis Dumortier peut être rapproché de
celui du Dialogue avec Nadège,
présenté en 2004 par Marie-Aude Murail au Colloque de Cerisy La Salle (1). En réponse à une jeune interlocutrice qui l'interroge sur les
tabous en littérature de jeunesse, l'auteure renouvelle avec le brio et
la clarté qu'on lui connaît la réflexion sur la censure et la
responsabilité de l'écrivain pour la jeunesse. Elle y raconte ses
diverses « rencontres avec la censure ». Elle évoque les pressions
subies par les éditeurs de la part des lecteurs adultes, de celles exercées
par les éditeurs sur les auteurs. J'ai si souvent répondu à la question
de jeunes : « Pourquoi vous mettez des gros mots dans vos livres ?»
qu'il m'arrive de croire que la question est réglée. Mais non. J'aime
lire vient de recevoir une dizaine de lettres de parents indignés
par L'espionne déclone où
le gros mot n'est pourtant qu'un jeu sur les mots. Il y a une pression
discrète de la part des éditeurs pour normaliser notre langage. Mon frère
a parfois en marge de ses manuscrits, quand un de ses personnages s'écrie
: « Merde ! », la simple interrogation de la correctrice : « Est-ce
bien nécessaire ?»(...) Vous allez peut-être vous demander pourquoi je
résiste. Mais parce que mes personnages veulent rester crédibles ». Les personnages des romans de Marie-Aude Murail sont crédibles. Comme
est crédible le Camille de Jean-Paul Nozière ! Ce dernier a été mis au courant de l'agitation provoquée par son
roman : «Que dire ? Je ne ressens aucune indignation en lisant ces
lettres mais seulement une grande tristesse. Je ne pourrais effectivement,
comme je le pressentais, opposer aucun argument aux personnes qui disent
que l’écriture est vulgaire : si les lecteurs ne ressentent pas en quoi
l'écriture EST le livre, EST Camille, s'ils ne voient pas au contraire à
quel point je suis loin de toute vulgarité... alors, je ne peux que me
taire et éprouver cette tristesse. Finalement, je vous ai demandé
l'envoi de ces textes, et je crois maintenant qu'il aurait mieux valu que
je ne les lise pas. Ils me laissent si désemparé devant un tel mur parce
que je redoute tellement qu’il soit infranchissable. Je crois tellement
en la littérature, je crois tellement qu'elle libère, je crois tellement
qu'elle est porteuse d'enthousiasme pour la vie... et bing, je me cogne à
cent à l'heure à cette paroi de verre blindé de l'incompréhension ».
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UNE RENCONTRE AVEC L'AUTEUR
Jean-Baptiste Coursaud est non seulement spécialiste en littérature
scandinave. Il est aussi un intervieweur attentif. II vient de donner
l'occasion à six romanciers de s'exprimer sur leur travail (2). Parmi
ceux-ci, Jean-Paul Nozière ! L'entretien se termine par ces mots : « Je
me dis que le temps d'écriture qui me reste, je n'ai plus envie de le
passer à abdiquer. On m'a tellement répété qu'il ne fallait pas que je
parle de tel sujet aux enfants sous prétexte que ça pourrait les
choquer, les braquer, ne pas les intéresser. J'ai trop accepté ça. J'ai
trop perdu de temps à fuir ce genre de choses. C'est terminé, je ne le
veux plus ». Il serait dommage d'enfermer le travail de Jean-Paul Nozière dans une
atmosphère de mauvais procès. II y a mieux à faire. Par exemple relire
sans a priori Tu seras la risée du
monde. Et sa suite, Mais
qu'est-ce
qu'on va faire de toi ? Reprendre ses deux autres romans
autobiographiques, Un été 58
et Retour à Ithaque. Constater la force de ses personnages féminins
dans Un
jour avec Lola,
Bye-Bye Betty, La
vie comme Elva... Découvrir son regard sur la colonisation, sur l'immigration, sur le
racisme dans Le
Ville de Marseille,
Un été algérien, Maboul
à zéro... Ou encore proposer aux plus âgés des adolescents,
à ces jeunes adultes si "choyés" par les éditeurs, Les
enquêtes de Slimane ou le dernier en date de ses polars, Le
silence des morts.
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